Le notaire peut-il refuser de débloquer les fonds du compte séquestre dans le cadre d’une vente immobilière sur simple demande de l'acheteur ?


Par Me Laurent GIMALAC, Avocat spécialiste et Docteur en droit privé.


L'affaire jugée par la cour d’appel de Rouen, le 5 janvier 2022, illustre de façon probante les complexités juridiques entourant la séquestration des fonds lors d’une vente immobilière affectée par un problème de pollution des sols. Ce cas, mettant en cause la SCI Palazzo et les vendeurs, les époux E., permet d’analyser la responsabilité du notaire et du vendeur dans la gestion du séquestre  et de la dépollution.

Rappel des faits et décisions de justice

La SCI Palazzo, ayant acquis en 2016 un bien immobilier utilisé comme garage automobile, découvre un niveau de pollution supérieur à celui estimé lors de la vente. Un montant de 75 000 euros avait été séquestré par le notaire pour la dépollution, auquel s'ajoutaient 25 000 euros pour l’obtention d’un certificat de banalisation. Insatisfaite, la SCI Palazzo a assigné les époux E. pour vices cachés et réticence dolosive, en alléguant que l’étendue de la pollution avait été dissimulée.

Le tribunal d'Évreux puis la cour d’appel ont rejeté ces demandes, soulignant l’absence de preuves suffisantes d’un surcroît de pollution et rappelant que la SCI, professionnelle de l’immobilier, avait accepté une participation forfaitaire des vendeurs pour les travaux de dépollution. En conséquence, les juges ont ordonné la mainlevée des sommes séquestrées et condamné la SCI Palazzo à des dommages-intérêts pour blocage abusif.

Conséquences pour le notaire

Le rôle du notaire dans l’interprétation et l’application des clauses de séquestre revêt une importance capitale dans une vente immobilière, notamment lorsqu'un risque de pollution est identifié. En effet, la séquestration de fonds lors de la vente d’un bien vise à garantir que les travaux nécessaires à la remise en état environnementale seront effectués, tout en préservant les droits de l'acquéreur et du vendeur. Cette mission de séquestre impose au notaire de suivre strictement les clauses de l’acte de vente qui définissent les conditions de déblocage des fonds, sans excéder le cadre défini par les parties. Dans l’affaire de la SCI Palazzo, le notaire a dû maintenir les sommes séquestrées en attendant des éléments prouvant la réalisation effective des travaux de dépollution et l’obtention du certificat de banalisation.

Ainsi, pour éviter les litiges, les clauses de séquestre doivent être formulées de manière précise et complète dans l’acte de vente. Il convient d’y stipuler non seulement le montant séquestré, mais aussi les conditions spécifiques de déblocage, comme la présentation de justificatifs des travaux de dépollution ou de certificats d’innocuité. Le notaire, en sa qualité d’officier public, devient alors l'interprète strict des engagements contractuels, devant arbitrer entre les droits de l’acquéreur, désireux d’obtenir une garantie de remise en état du bien, et les droits du vendeur, soucieux de ne pas voir indéfiniment bloqué le solde de la vente. Une clause de séquestre bien rédigée permet d’éviter tout abus, tout en réduisant le risque d'interprétation ou de manœuvre dilatoire. Enfin, le notaire doit, dans l’exercice de son devoir de conseil, sensibiliser les parties aux implications de telles clauses, et s’assurer qu’elles ont une pleine compréhension des obligations et des garanties qu’elles instaurent.

Conséquences pour le vendeur

La décision rappelle que la responsabilité du vendeur est strictement encadrée par le contenu contractuel. Les époux E., en tant que derniers exploitants, avaient informé l’acheteur de la pollution et fixé une participation forfaitaire. La cour a estimé qu'aucun élément ne démontrait une réticence dolosive, soulignant que la SCI Palazzo connaissait la pollution et qu’en sa qualité de professionnelle, elle avait accepté le risque de dépassement des coûts de dépollution.

Conséquences pour l’acheteur

Dans l'affaire de la SCI Palazzo, la cour a jugé que la demande de  blocage des fonds par l'acheteur, fondée sur des revendications de pollution dont l'ampleur n’était pas démontrée, constituait un abus. La SCI avait invoqué un surcroît de pollution non prouvé pour retenir le solde de la vente, entraînant ainsi un préjudice pour les vendeurs. En conséquence, la cour a condamné l’acquéreur à verser des dommages-intérêts au vendeur en réparation du préjudice financier occasionné par le blocage abusif de la somme séquestrée. Cette sanction rappelle que le maintien d’une somme en séquestre, sans motif réel et sans preuve tangible, constitue un manquement aux obligations contractuelles, pouvant engager la responsabilité de la partie à l’origine de ce blocage.

L’octroi de dommages-intérêts dans un tel contexte vise à compenser le préjudice subi par le vendeur, lequel aurait pu bénéficier d'intérêts ou de placements pour la somme retenue. Par ailleurs, cela joue également un rôle dissuasif, en rappelant aux parties que la séquestration ne doit être utilisée ni comme moyen de pression ni comme prétexte pour échapper aux obligations financières issues de la vente. En ce sens, les décisions judiciaires tendent à renforcer le cadre d’une séquestration équitable, en veillant à ce que la retenue de fonds respecte les engagements contractuels, et qu’elle ne soit utilisée que lorsque des preuves objectives et pertinentes justifient son maintien.

Analyse des implications juridiques

Ce cas confirme l'importance pour les acheteurs d’immeubles potentiellement pollués de réaliser des études de sols complètes en amont de la vente. En outre, il met en exergue le rôle crucial du notaire dans l’interprétation et l’application des clauses de séquestration, qui doivent être clairement définies dans l’acte de vente. Le risque d’un blocage abusif de la somme mise en séquestre pourrait encourir des dommages-intérêts, comme ici, si ce blocage est fondé sur des revendications de pollution non prouvées.

En conclusion, cette affaire illustre l'équilibre que le notaire doit maintenir et la vigilance des acheteurs professionnels en matière de pollution des sols, face aux risques potentiels de blocage injustifié des sommes en séquestre dans une vente immobilière affectée par une problématique environnementale.

Me Laurent GIMALAC, Avocat et docteur en droit privé,

Lauréat de l’Université. 


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